Dictée dyslexique

L’assemblée n’a ni crayon ni papier…

L’assemblée n’a ni crayon ni papier. Oui parce que personne n’y est suffisamment préparé.  Mais les paroles de cet orateur sanglotant se graveront sur les cœurs de cette foule mal apprêtée, oui parce qu’on n’est jamais prêt.

Alors il tient sa feuille frémissante, il laisse entrevoir son cœur ému. Débout derrière ce pupitre autrefois réservé à l’exaltation de la reconnaissance que lui vaut sa posture sociale, il fixe ses notes. Mot ne sort. Sa bouche n’articule que des onomatopées grelottantes. La foule ne semble pas le presser, on lui laisse le temps de parole, le temps du silence. Les règles sont bien différentes qu’à l’habitude. Le voilà prostré, les bras accrochés sur les périphéries de cet objet qui porte les notes, qui porte son hôte aussi, pour cette fois. Cette béquille poreuse  pourrait craquer sous le poids de ses sanglots. L’air est lourd et dans l’assistance il y a des airs de consanguinités. Aux premières assises il y a bien évidemment les plus proches, ceux dont la présence se devine. Les places arrières sont éparpillées sous les fessiers des contingents… et puis il n’en est rien, sa peine reste manifeste. Le voila donc, il ressasse dans sa tête, les idées d’hier qui comportaient dans le réel, l’objet de ce festival. Ses yeux chargés de désarroi, ses jambes cherchent une position adéquate comme si elles le gênaient, et lui, sur cette estrade, fredonne des mots mâchés. Encore dans les civilités, ses intentions hospitalières ne sont  toujours pas arrivées à l’oreille de cette assemblée indulgente et patiente. Il baisse ses yeux chargés, non pas pour se prosterner, lui si grand et raisonné ne sait le faire. Il veut juste observer sa copie afin de donner à cette foule ses mots distingués, circonstanciés, ces mots qu’il a choisis au petit matin dans la hâte de son devoir alors qu’il sortait d’une funeste insomnie. Sa vue, brouillée par cette pellicule ophtalmique qui envahit sa rétine, a du mal à décrypter sa copie. On l’entend pousser des soupirs comme s’il avait du mal à maintenir en cadence sa respiration. Il tient dans l’autre main une pochette jetable paradoxalement encore immaculée, oui parce que c’est sa copie qui encaisse ses sanglots. Il tente de repérer les premiers mots posés à l’entame de son manuscrit mais ça fait bientôt une éternité qu’il balaie la première ligne comme les soirs d’insomnie où l’on contemple la première page du livre sans jamais la déchiffrer. Pourtant s’il est là devant, c’est bien pour donner lecture, pour faire sa dictée funèbre. Il se fait attendre comme si cette cérémonie accablait son émoi, comme s’il n’y a de peine que le vicieux destin que cette vie réserve. Il a une peine communicative et dont la contagion éclaire l’atmosphère qui plane. Demain il n’y aura plus de lit conjugal, il se fera son café tout seul et cherchera dans les souvenirs l’odeur œstrogénique de son îlot. Oui parce qu’on n’est jamais préparé, parce que le soudain à toujours raison des déboires que nous porte le drame. Alors ce brave et grand homme changera de statut. Lui qui en était heureux de ces événements du dimanche à Bamako, cet événement qui avait réalisé sa moitié, celle qui le comblait. Elle est maintenant reposante dans cette boîte bientôt ensevelie.

Il a perdu son habilité à lire, une dyslexie soudainement acquise, comme cette nouvelle vie, ce nouveau fardeau. Sa dictée tient sur une page et sur des mots incapables de transmettre les émotions que leur auteur leur a intentées. Il ne lira pas cette lettre infernale, il n’y arrivera pas ! Devant cette assemblée il fait donc ses adieux à sa bien aimée… il sanglote.

9 commentaires sur « Dictée dyslexique »

  1. Roussel, à travers ces lignes, nous voyons immédiatement tes talents de grand enseignant. Tu joues bien ton rôle de Sociologue avancé. Reçois ici tous nos encouragements. Nous attendons les prochaines publications.

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  2. Waou mon pote! Je te tire un grand coup de chapeau pour cet extrait, Roussel Jike tu es un talent caché, tu auras toujours mon soutien incommensurable. Chapeau l’artiste!

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  3. Lire cette boutade est un vrai moment de plaisir, tout ton talent transparait en chaque mot, j’suis juste heureuse de decouvrir une telle merveille, beaucoup de courage et vivement ques les proxhaines arrivent. Bien de choses à toi…

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  4. Ok je serai critique. C’est beau mais ça reste à parfaire; il y’a des moments où la chute de la phrase est cassé mais pas comme il faut selon moi, faudrait te relire après genre 2 jours, le recul te permettra de redécouvrir ton texte et toi même tu peux le lire cette fois là de façon critique en désirant que le texte t’émeut. sinon tu as du talent rourou🙂 signé une fan

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  5. Rien à dire c’est bien noté que tu es cultivé. Tu as un A pour le titre, un A pour le suspense, un A pour la dissémination de l’information, un A pour l’enchainement des expressions et idée 💡, un C pour la fin en queue de poisson et un A pour le vocabulaire. Note globale…. A..
    Félicitations 💐 l’artiste.

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  6. Critiquer?
    “À bien des égards, la tâche du critique est aisée.
    Nous ne risquons pas grand-choses, et pourtant, nous jouissons d ’une position de supériorité par rapport à ceux qui se soumettent avec leur travail, à notre jugement.
    Mais l’amère vérité, c’est que dans le grand ordre des choses, le texte le plus médiocre a sans doute plus de valeur que la critique qui le dénonce comme tel.
    Le monde est souvent malveillant à l’encontre des nouveaux talents et de la création.
    Le nouveau a besoin d’amis. je viens de vivre une expérience inédite.
    J’ai dégusté un plat extraordinaire d’une origine singulière s’il en est.
    Tout le monde ne peut pas devenir un grand artiste.
    Mais un grand artiste peut surgir n’importe où.
    Il est difficile d’imaginer origine plus modeste que celle du génie qui a rédigé ces lignes .
    Je reviendrais bientôt lire les prochains textes.
    (A.E)
    Big up bro.

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  7. « (…)cette pellicule ophtalmique qui envahie* sa rétine(…) »
    « (…)comme si* il n’y a de peine(…) »

    Voilà les seules fautes que j’y ai trouvées, en dehors de quelques virgules manquantes; mais la ponctuation est parfois très subjective, donc, je trouve que tu l’as bien écrit, ce texte.

    Sur le thème, je l’ai trouvé audacieux. Chapeau! Il faut du cran pour s’ attaquer si sobrement à une scène funéraire. De plus, tu fais montre d’une grande capacité à susciter de l’empathie chez le lecteur. Bravo.
    Et la chute, magnifique! Tu ravive en moi ce penchant pour la nouvelle. Une bonne nouvelle ne saurait se passer d’une bonne chute, brutale et inattendue: « Il ne lira pas cette lettre infernale, il n’y arrivera pas ! »
    Le texte me semblait un peu long à la détente, trop immobile. Et puis tout d’un coup, Bam! La chute m’a conquis. Bravo RJ, et continue à travailler ton art!

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